Ma mère, à chaque visite, quasi mensuelle, me rapporte un bouquin. C’est un peu comme si elle s’était donnée pour mission ultime de m’éloigner un peu de mes écrans et de me replonger dans la lecture du papier : La lecture, son activité de prédilection, sa bouée de sauvetage d’une vie. Enfin, bref, ma mère qui me connaît mieux que quiconque tape souvent assez juste dans ses choix, sauf avec Monstre de Kirino Natsuo que j’avais trouvé détestable mais c’est une autre histoire.
Lors de sa dernière visite, c’est un tout petit livre qu’elle me tend, de ce petit format étrange optimisé pour la lecture dans les transports, et me dit : « tiens, ça va t’amuser ».
Je regarde la couverture et découvre le titre Fuck America : Tout un programme!
Ecrit par Edgar Hilsenrath, l’auteur se confond avec son personnage principal, Jakob Bronsky, né en 1926 en Allemagne et émigré aux Etats-Unis en 1952. Il délivre un récit brut et violent qui prend place dans le New-Yok de l’après seconde guerre mondiale, alors que la guerre de Corée fait rage. Une ville de New-York des petites gens, des petites frappes, des prostituées, des émigrés qui trainent de petits boulots en petits boulots, des désoeuvrés et des déchus, maltraités par la guerre, l’immigration et l’holocauste. Une population cosmopolite qui hante les rues et dont Jakob Bronsky fait partie. Précurseur, en quelque sorte, du système des intermittents, Jakob a un objectif : se débrouiller pour travailler le moins possible pour écrire un livre qu’il titrera Le Branleur. Son livre prend forme au cours des échanges qu’il a avec ses pairs, dans la cafétéria crasseuse des émigrés juifs, au fil des rencontres avec les désoeuvrés, des séances de sexe brutales et tarifées.
Direct, efficace, rythmé, tel est le récit proposé par Edgar Hilsenrath. Mais le sentiment qu’il laisse est plutôt une forme de tendresse pour les populations qu’il décrit telle une photographie implacable de la renaissance des émigrés après la guerre et l’exode. Plus personne n’est à sa place et pourtant, tout le monde tente d’y faire son trou. Tant bien que mal. Jakob/Edgar aussi.
Fuck America, écrit initialement en allemand, n’a pas trouvé d’éditeur en Allemagne, jugé trop provocateur, avant d’être publié finalement aux Etats-Unis en 1980. Paradoxal.
Ce livre est cruel, cynique et ironique, me laissant un arrière goût de Dupontel. Seul un allemand, juif de surcroit, pouvait l’écrire. Seul les Etats-Unis pouvaient l’adopter.
Bien entendu, j’ai aimé. Adoré, même. Ce Fuck America aura laissé, en quelques heures d’évasion, une trace indélébile dans ma mémoire.

PS : Merci Maman.

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